Aphantasique : définition et comprendre ce trouble

Eric

Aphantasique : définition et comprendre ce trouble

L’article en bref

L’aphantasie désigne l’incapacité à former des images mentales visuelles, touchant 2 à 6% de la population mondiale.

  • Une différence neurologique prouvée : Les études par IRM et tests pupillaires démontrent des connexions réduites entre cortex visuel et frontal chez les aphantasiques, sans qu’il s’agisse d’un déficit intellectuel.
  • Des impacts au quotidien variables : La mémoire fonctionne par listes de faits plutôt que par images, certaines matières scolaires deviennent ardues, mais la concentration sur le moment présent est favorisée.
  • Créativité préservée : De nombreux aphantasiques excellent dans des carrières artistiques, scientifiques ou littéraires en mobilisant une imagination conceptuelle plutôt que visuelle.
  • Détection simple : Le test de la pomme et le questionnaire VVIQ permettent d’identifier cette particularité cognitive qui reste largement méconnue.

Vous fermez les yeux pour imaginer une pomme rouge sur une table, mais rien n’apparaît ? Nous ne parlons pas d’un manque d’effort ou d’imagination. Certaines personnes vivent sans cette capacité que nous pensions universelle : celle de former des images mentales. Cette particularité neurologique, appelée aphantasie, touche entre 2 et 6% de la population mondiale. Découvert scientifiquement en 2015 par le neurologue Adam Zeman, ce phénomène intrigue aujourd’hui les chercheurs qui étudient les mécanismes de notre cerveau. Contrairement aux idées reçues, être aphantasique ne signifie ni déficience intellectuelle ni absence de créativité. Nous vous proposons d’chercher cette manière différente de percevoir le monde, ses implications au quotidien et les découvertes récentes qui éclairent notre compréhension des fonctions cognitives.

Comprendre ce que signifie être aphantasique

La définition scientifique de l’aphantasie

L’aphantasie désigne l’incapacité à créer volontairement des projections mentales visuelles. Le terme provient du grec phantasia, qui signifie imagination ou apparitions mentales. Concrètement, si nous demandons à une personne aphantasique de visualiser un proche, un paysage ou un objet familier, son écran mental reste désespérément noir.

Cette condition a été nommée en 2015 par Adam Zeman, professeur de neurologie cognitive à l’université d’Exeter. En revanche, le phénomène avait déjà été observé au 19ᵉ siècle par Francis Galton, cousin de Charles Darwin. Dans les années 1880, Galton distribuait un questionnaire révélant que douze hommes sur cent ne parvenaient pas à visualiser la table de leur petit-déjeuner. Charles Darwin lui-même évoquait dans son autobiographie son propre manque d’imagerie mentale.

Les différentes formes d’aphantasie

L’absence d’images mentales ne concerne pas uniquement la vision. Nous distinguons plusieurs variantes de ce phénomène selon les sens affectés. L’aphantasie visuelle représente la forme la plus répandue, mais il existe également l’akouphantasie qui désigne l’incapacité à entendre des sons mentalement. Certaines personnes présentent aussi une anosmie mentale pour les odeurs ou une agueusie mentale pour les saveurs.

Charlotte Langlais, jeune Nantaise de 22 ans, témoigne qu’elle ne perçoit ni images ni sons dans sa tête. Elle ne peut pas davantage se remémorer des odeurs, des goûts ou des sensations tactiles. Son imagination fonctionne pourtant, mais d’une manière radicalement différente de la majorité de la population. L’intensité de cette particularité varie considérablement d’un individu à l’autre : certains perçoivent des images fugaces tandis que d’autres ne visualisent strictement rien.

Comment détecter l’aphantasie

Le test de la pomme constitue l’outil de détection le plus simple. Nous vous invitons à fermer les yeux et imaginer une pomme. Parvenez-vous à en distinguer la forme ? Sa couleur ? Sa texture lisse ou rugueuse ? Pouvez-vous la voir croquée ou posée sur une table ? Si ces questions vous semblent déroutantes et que vous ne percevez aucun détail visuel, vous présentez probablement une forme d’aphantasie.

Le questionnaire VVIQ, développé scientifiquement, reste le test de référence pour évaluer l’intensité de l’imagerie mentale. Des milliers de personnes l’ont rempli sur le site Aphantasia Network, fournissant des données précieuses pour comprendre la prévalence de cette particularité. Néanmoins, la détection relève actuellement davantage de l’auto-diagnostic que d’un protocole médical standardisé, car mesurer l’imagination représente un défi considérable pour la communauté médicale.

Les preuves scientifiques d’un fonctionnement cérébral différent

Les recherches physiologiques récentes

Longtemps cantonnée aux témoignages subjectifs, l’aphantasie dispose désormais de preuves physiologiques tangibles. Une étude de 2022 a démontré que lorsque nous imaginons regarder le soleil, nos pupilles se contractent naturellement. Ce phénomène ne se produit pas chez les personnes aphantasiques. Le scientifique hollandais Mathöt avait déjà prouvé que la taille des pupilles variait selon l’activité cérébrale : elles s’agrandissent quand nous pensons à des objets sombres et se rétractent pour des éléments lumineux.

Les travaux du professeur Lachlan Kay en Australie confirment cette observation. Sur dix-huit personnes aphantasiques testées, aucune ne présentait de changement de taille des pupilles lors d’exercices de visualisation mentale. Cette découverte permet d’établir un diagnostic objectif, bien plus fiable que les auto-évaluations basées sur les impressions personnelles des patients.

Type d’étude Année Résultat principal
Étude des pupilles 2022 Absence de contraction pupillaire lors de visualisation lumineuse
Réactions émotionnelles 2021 Pas de réponse de peur aux histoires terrifiantes
Imagerie cérébrale 2018 Connexions réduites entre cortex visuel et frontal

Ce que révèlent les IRM cérébrales

Les études par imagerie cérébrale apportent un éclairage enchantant sur les mécanismes neurologiques. Les recherches des professeurs Keogh et Pearson en 2018 prouvent que l’inactivation du cortex visuel proviendrait d’un manque de connexion avec le cortex frontal, responsable de l’imagination. Chez les personnes aphantasiques, le lien entre la pensée et la vision interne serait simplement moins efficient.

Les IRM comparatives révèlent que les personnes avec une hyperphantasie, c’est-à-dire une imagerie mentale extrêmement développée, possèdent des connexions plus fortes entre les zones frontales et le réseau visuel postérieur. À l’inverse, les aphantasiques présentent une activité cérébrale dans le cortex visuel trop faible pour que les images soient décodées consciemment. Cette découverte suggère que la perception cognitive fonctionne différemment selon les individus, sans qu’il ne s’agisse d’un déficit ou d’une lésion cérébrale.

Une réponse émotionnelle spécifique

Une étude de 2021 utilisait des capteurs placés au bout des doigts pour mesurer les variations d’excitation émotionnelle. Les résultats surprennent : lorsqu’ils écoutent une histoire effrayante, les aphantasiques n’enregistrent aucune réponse de peur, contrairement au groupe témoin. Pourtant, face à des images réellement effrayantes, leur réaction s’avère identique à celle des autres participants.

Ces données indiquent que l’imagerie mentale constitue le médiateur entre un élément purement conceptuel et la réaction instinctive. Sans cette capacité de visualisation, les histoires terrifiantes perdent leur pouvoir de suggestion. Cette particularité s’observe également chez Charlotte Langlais qui témoigne réagir peu aux films d’horreur et pas du tout aux récits effrayants racontés oralement.

Vivre au quotidien avec l’aphantasie

L’impact sur la mémoire et les souvenirs

Les souvenirs des personnes aphantasiques fonctionnent différemment. Elles reconnaissent sans difficulté les visages de leurs proches et se repèrent dans des lieux familiers, mais leur mémoire autobiographique présente des particularités notables. Charlotte Langlais explique que ses souvenirs ressemblent à une liste mentale de faits et d’émotions. Lorsqu’elle repense au Nouvel An passé à Londres, elle sait qu’elle y était et qu’elle était heureuse, mais aucune image des personnes présentes ou de l’ambiance ne lui revient.

Cette différence suscite parfois une certaine nostalgie chez les membres d’Aphantasia Network. Tom Ebeyer, fondateur du groupe qui compte 60 000 membres, constate que beaucoup de personnes regrettent cette incapacité à revivre intensément leurs expériences passées. Elles se sentent privées du plaisir de revoir mentalement leurs proches disparus ou de se replonger dans des moments précieux de leur existence.

Les défis scolaires et professionnels

Le système éducatif peut constituer un obstacle pour les élèves aphantasiques. De nombreuses méthodes d’enseignement s’appuient sur la visualisation et la mémorisation d’images. Les matières nécessitant une projection visuelle, comme la géométrie, la physique ou l’histoire avec ses cartes géographiques, deviennent particulièrement ardues.

Charlotte Langlais se souvient de son aversion pour les cartes avec leurs couleurs et leurs flèches. Elle a développé sa propre technique d’apprentissage : refaire le cours comme si elle était l’enseignante, pour le revivre autrement. Cette adaptation illustre la nécessité d’un enseignement plus diversifié. Comme la dyslexie peut rendre la lecture difficile, l’aphantasie exige des adaptations pédagogiques spécifiques. Heureusement, cela ne signifie pas échec scolaire : avec un soutien adéquat, les élèves aphantasiques peuvent exceller dans de nombreux domaines.

Des avantages insoupçonnés

Sarah Shomstein, professeure en neuroscience cognitive à l’université George Washington et elle-même aphantasique, suggère que ce fonctionnement pourrait économiser de l’énergie cérébrale. Sans dépenser de ressources à visualiser constamment, le cerveau pourrait les redistribuer vers d’autres connexions neuronales. Cette hypothèse soulève la question fascinante d’une possible évolution adaptative.

L’absence d’images mentales parasites favorise une concentration profonde sur le moment présent. Dans notre monde saturé de stimuli visuels, cette particularité représente parfois un atout. Charlotte Langlais témoigne qu’elle part rarement dans ses pensées durant une conversation, car celles-ci manquent de la vivacité nécessaire pour la faire décrocher. Elle dort également facilement, même la veille d’événements stressants, car aucune image concrète ne la maintient éveillée.

Créativité et imagination malgré l’absence d’images

Une imagination qui fonctionne différemment

L’aphantasie ne signifie absolument pas une absence d’imagination. Sarah Shomstein l’exprime clairement : elle peut imaginer des choses complexes et créer une imagerie sophistiquée, simplement pas sous forme visuelle. Pour elle, tout reste noir, mais les idées demeurent présentes et mentalisées. Les personnes aphantasiques possèdent souvent une imagination débordante et mènent des vies créatives riches, leur cerveau fonctionnant simplement différemment.

En l’absence de visualisation, d’autres formes de conception se développent : narrative, kinesthésique ou sensorielle. Ces alternatives permettent d’exceller dans des domaines artistiques en s’appuyant sur la logique et l’intelligence abstraite plutôt que sur l’imagerie visuelle traditionnelle.

Les carrières créatives des aphantasiques

Contre toute attente, de nombreux aphantasiques embrassent des carrières faisant appel à la visualisation. Tom Ebeyer observe que parmi les 60 000 membres de son réseau, beaucoup deviennent artistes, architectes, auteurs ou exercent d’autres professions créatives. Cette réalité surprenante montre que la créativité ne dépend pas uniquement de la capacité à visualiser mentalement.

Voici quelques domaines où les aphantasiques peuvent particulièrement exceller :

  • Les mathématiques et la philosophie, grâce à une pensée analytique renforcée et une concentration sur les structures logiques
  • La rédaction narrative, en s’appuyant sur les émotions et les concepts plutôt que sur les descriptions visuelles
  • La musique et les arts sonores, en mobilisant d’autres sens que la vision
  • Les sciences abstraites, où la visualisation peut parfois constituer un biais plutôt qu’une aide

Repenser la normalité cognitive

Adam Zeman décrit l’aphantasie comme une différence invisible qui nous rappelle une vérité essentielle : nous considérons systématiquement notre propre expérience comme la norme, alors que celle des autres peut être radicalement différente. Cette découverte bouleverse notre compréhension de la cognition humaine et enrichit notre perception de la diversité neurologique.

Charlotte Langlais a créé l’association Aphantasia Club avec Matthieu pour faire avancer la recherche et rassembler les personnes concernées. Ils reçoivent de nombreux témoignages, certains provenant de personnes qui se sentaient isolées avant de découvrir cette communauté. La prochaine étape consiste à développer le vocabulaire nécessaire pour décrire précisément ce que vivent les aphantasiques et le communiquer efficacement aux chercheurs.

L’aphantasie ne constitue ni un handicap ni un déficit, mais simplement une manière alternative de traiter l’information cognitive. Sarah Shomstein affirme que ce phénomène pourrait même apporter un éclairage sur l’évolution de la perception et de l’imagination humaines. Il n’existe décidément pas qu’une seule façon d’être au monde, et cette diversité cognitive enrichit notre compréhension de l’esprit humain. Pour approfondir votre connaissance de la ville de Grenoble et son engagement en faveur des neurosciences, consultez également le wiki de Grenoble.

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